Politique / Sida Le Journal du Sida Janvier 2005

Le diable

Il y a quelques mois, un ami proche a rencontré le diable. Je ne mets pas de majuscule à « diable » parce qu’il s’agissait d’un être très commun, comme ceux que l’on peut rencontrer au coin d’une rue ou au fond d’un bar. Le diable était depuis longtemps à la poursuite de mon ami, il l’avait déjà vu sur les sites de rencontres d’Internet, il attendait son heure. Quand ils se sont enfin rencontrés, le diable avait avec lui toute une série d’appâts : de la drogue, de la gentillesse et surtout un corps de rêve. Mon ami séronégatif a tout de suite défini les règles de la relation : tout était permis à condition de rester safe. Le diable a accepté, mais, au bout de plusieurs jours de sexe et de drogue, tout est devenu beaucoup plus flou entre ce qui était permis et ce qui était simplement dangereux. Lentement, dans un brouillard rendu plus épais encore par une libido qui ne cessait d’enfler, le risque devenait plus proche. Pire, il devenait presque l’enjeu de cette rencontre entre un homme très convaincu à l’idée de rester safe et un autre qui avait depuis longtemps oublié son instinct de survie. Au fur et à mesure que le temps passait, le fait de louvoyer entre ce qui était autorisé et ce qui ne l’était pas devenait le point de jonction entre ces deux hommes qui se rapprochaient de plus en plus pour devenir enfin identiques dans l’envie de la contamination. Mon ami a fini par voir son propre corps accepter le risque, sans broncher, pensant peut-être que c’était finalement le but de sa quête et que le sexe n’était qu’un formidable moyen d’avancer dans son questionnement.

Le diable s’est comporté ici avec une approche très subtile, très biblique. Il n’est pas arrivé avec des explosions de soufre et des tentations mirobolantes. Il était doux, attentionné, il connaissait son affaire. Il avait mis la beauté de son corps au service de sa cause. A chaque rencontre, il se montrait généreux en apportant les meilleurs drogues et le Viagra le plus cher. Bref, il dépensait sans compter. Et je crois que cette histoire montre aussi à quel point la situation empire autour de nous. Dans un débat sur Pink TV où nous discutions de prévention, un barebacker a eu le courage de dire que si un homme séronégatif refusait d’avoir du sexe non protégé avec lui, le barebacker se montrait si gentil qu’il offrait un verre au mec safe pour continuer la discussion. Le sexe sans capote est devenu une telle norme que certains barebackers s’imaginent qu’une simple bière consolera ceux qui se trouvent rejetés précisément parce qu’ils veulent rester safe. Pire, une petite conversation au coin du feu (en l’occurrence dans un bar sans cheminée mais avec trois backrooms) prouvera que tout ce manège se déroule dans des conditions bien courtoises. On veut nous faire croire que la pression que vivent les séronégatifs face aux barebackers est toute relative. Dans les bars, dans les sex clubs, sur Internet, la répétition du refus, lorsqu’on veut rester safe, devient une norme. Une minorité de barebackers est parvenue à infester l’ensemble des relations entre gays. Et pour revenir à cette histoire de diable, on retrouve même ce fonctionnement dans la bière de l’amitié. On vous propose de ne pas être safe, vous refusez, mais vous avez la possibilité de boire un coup avec celui qui voulait vous contaminer. Je dis que celui qui offre à boire ne le fait pas pour être poli. Il espère juste pouvoir convaincre l’autre avec une petite dose supplémentaire d’alcool. Il est patient. Il sait que le temps est de son côté.