Politique / Sida Le Journal du Sida Novembre 2005

L’obscénité

J’ai toujours du plaisir à regarder les hommes dans la rue. Quand je voyage à travers la France, même quand je vais dans une petite ville pour un débat, j’observe comment les jeunes s’habillent, comment ils se comportent entre eux. Si je dois rester une heure, ou plus, dans une gare pour une correspondance, je prends ce temps perdu comme une expérience mathématique. Disons que mon passage dans la gare de Tours va durer 100 minutes, j’ai un processeur intégré qui me permet de compter le nombre d’hommes qui portent des dreadlocks ou des barbes, le nombre de Noirs ou de Beurs, et je pars toujours avec le souvenir de ceux qui sont les plus originaux. Il y a vingt ans, j’étais submergé par une frénésie de rencontres, comme tout le monde je suppose, et mon temps était activement consacré à la drague. Les villes étaient un champ de recherche, je découvrais leur architecture en même temps que je testais mon gaydar en me laissant guider au hasard vers les rues les plus propices.

Il me semble que toute cette manière de voir les villes est un peu dépassée et je ne suis pas le seul à remarquer que les hommes n’ont plus cette tendance à regarder dans les coins, au cas où une occasion se présenterait. Pendant un temps, quand mon visage était trop marqué par les lipodystrophies, je me suis convaincu que les autres ne me renvoyaient plus ce regard de séduction parce que je ne le méritais pas. Mais je me fais naturellement à mon nouveau visage, plus rond, plus jeune en fait, et je sais maintenant que le monde a changé. Depuis cinq ou six ans, alors que mes traits devenaient plus squelettiques, les hommes ont pris l’habitude de se regarder avec plus de distance. Dans un sens, ils s’observent plus que jamais, mais je crois qu’ils évaluent surtout l’apparence des autres, les portables qu’ils achètent. Ils comparent des niveaux de vie surtout visuels, pas sexuels. Ils ont vraiment assimilé que le sexe était surtout disponible sur le Net. Ils ont compartimenté leurs vies et c’est une tendance internationale. A l’étranger aussi, il est difficile de rencontrer quelqu’un dans la rue.

A Toulon, l’année dernière, j’ai été surpris de voir qu’une grande partie des militaires en permission s’habillaient en streetwear. Logique, je me suis dit. Mais je voyais bien qu’ils avaient choisi un sub-genre, celui du basket, avec ces t-shirts immenses et des chaussures impeccables et chères, à l’américaine. Il m’a semblé évident que si une corporation identitaire forte pouvait passer d’un look assez beauf à une tendance pointue au sommet du hip hop, tout cela dans une période très courte, alors les gays ne peuvent représenter aucune alternative au glissement marchant de notre époque. On assiste aujourd’hui à un concept nouveau dans le sida, celui de la « santé gay », qui tente de prendre en compte tous ces éléments qui affectent le comportement sexuel dans la société : la dépendance, le mal-être, la compulsion, l’homophobie, la solitude, etc. En fait, tous les dix ans apparaît un concept qui tente de relativiser l’importance du sida chez les gays. Dans les années 80, les associations ont tenté de séparer le destin homosexuel du destin du sida. Ensuite est apparu le queer, qui réfléchissait sur l’identité gay en oubliant de prendre en compte la maladie. Aujourd’hui, on nous dit carrément que « le sida n’est plus une crise ». On essaye de nous faire croire que les gays se protègent moins parce que c’est la société qui les pousse à oublier les valeurs de responsabilité. Pour protéger les gays, il faut donc changer la société. La lutte contre la maladie devient secondaire, ainsi que l’immédiateté des prises de risques, on relativise tellement tout que le danger des IST devient prépondérant par rapport au risque du VIH. Bref, on se trouve des excuses très judicieuses qui permettent de sortir de l’impasse de la prévention en décalant la responsabilité individuelle vers une responsabilité partagée qui l’est d’autant plus qu’elle devient désormais sociétale. On dilue les conséquences des contaminations en les insérant dans un style de vie. Et comme par hasard, ceux qui défendent cette nouvelle politique sont tous séronégatifs. Je suis le premier à insister sur l’importance de la parole de ceux qui ne sont pas affectés directement par le VIH. Mais d’ici là à les laisser dire que le sida n’est plus une crise, dans ma vie et à l’étranger, c’est quelque chose que je ne vais pas laisser dire sans objecter que c’est obscène. Totalement obscène.