Politique / Sida Le Journal du Sida Novembre 2008

Transition

Les lumières de l’automne sont particulièrement belles cette année. Pour me consoler de plusieurs mois de problèmes cardiaques, l’hiver dernier, j’ai reconstruit le principal massif de mon jardin. À la place des milliers de fleurs de cosmos pourpres qui y fleurissaient tout l’été, cette grande plate-bande est désormais peuplée de nombreuses variétés de graminées qui ont un point commun : elles fleurissent tard et présentent toute une palette de plumes qui glissent au vent, captant la lumière basse de l’hiver, quand tout est gris. C’est un jardin de givre et de buée, qui resplendit et reste bien droit les jours de grand cafard. Car nous approchons de l’avant-dernière année de cette première décennie du XXIe siècle et tout le monde se réveille, sonné, comme si les années 2000 avaient été celle d’un égoïsme symbolisé par la recherche du profit et de la dépense. La crise mondiale s’est intensifiée parallèlement à de nombreux drames vécus par des amis depuis janvier dernier. Cette année horrible aurait-elle provoqué ces complications humaines ou est-ce simplement le fait du hasard ?

2008 ne sera sûrement pas un millésime que l’on aimera célébrer. À part l’élection de Barack Obama, seul événement magique, tout le reste aura été bien noir, en commençant par la disparition de mon ami Hervé Gauchet. Pas une seule personne, dans mon entourage, qui ne soit épargnée. Licenciements, traîtrises, vols, accidents, dépressions, cures de désintoxication et ce ridicule Prix de Flore qui suce le sang des autres jusqu’à la dernière goutte, les mois récents ont imposé une réévaluation profonde du futur tel que nous l’espérons. Nous devenons plus humbles car nous savons que les mois qui viennent seront encore plus difficiles et ceux qui croient être à l’abri risquent de comprendre trop tard. Les jeunes, par exemple, n’ont aucun repère, n’ont pas connu les crises des années 70 et n’ont pas grandi, comme nous, avec les souvenirs des parents qui évoquaient les privations. Ce qui leur arrive est sans précédent. L’orange de Noël ? Même enfant, cela me faisait déjà rire. Dans les périodes de crises, les gens ont parfois tendance à s’aider, mais d’autres se laissent tenter, plus que d’habitude, par le mensonge et la magouille. Il faut sauver sa peau et sa place à tout prix et tant pis pour les principes et les convictions, ils seront (peut-être) toujours là avec la reprise de l’économie. Dans le sida, cela signifie une nouvelle étape dans la complaisance. Par obligation ou par choix, je poursuis mon retrait progressif de ce champs d’action qui a absorbé vingt années de ma vie. À partir de maintenant, j’ai mis le compteur à zéro pour voir d’où viendra le nouveau souffle. Puisque les dinosaures que nous sommes prennent trop de place, puisqu’il faut faire « place nette », comme on me l’a dit en tête-à-tête, voyons quelles seront les priorités de la nouvelle génération. Un cycle se termine, un autre apparaît, comme au moment de la campagne présidentielle américaine. Notre génération, très idéaliste, a jeté les bases de la modernité, mais nous nous sommes épuisés en chemin. Voyons sur quelles bases la nouvelle génération des activistes bâtisseurs travaillera. Je crois sincèrement en la jeunesse, que j’admire, et je lui fais confiance. Mais je crains aussi que cette nouvelle vague soit déjà sous l’influence financière et politique des pires leaders de l’ancien régime.