Politique / Sida Le Journal du Sida Octobre 2004

Dimanche 25 juillet

Je lui ai dit : « Allons nous promener ». Le soleil de l’après-midi était presque trop puissant, mais il fallait que je lui montre la rivière, les rochers, la sensation de vertige en haut du précipice quand on se trouve à la hauteur du sommet des arbres en contrebas. Contrairement à d’autres amis qui ne sont pas toujours attentifs, il regardait tout ce que je lui montrais, sans trop parler, avec un léger sourire sur le visage. Il y avait même un peu de moquerie dans son regard, une moquerie sympathique, qui laissait sous-entendre que ceci dépassait le simple cadre du flirt. Je sentais qu’il commençait à se relaxer de sa semaine de travail intense, la campagne faisait déjà son effet. Un peu comme lorsqu’on se trouve très fatigué ou très affamé au bord de la mer, soit disant parce que c’est le grand air. Les heures ont passé, le soir est venu, la discussion n’arrêtait pas, il me posait sans cesse des questions et je lui posais sans cesse des questions. Je sentais bien qu’il me disait des choses qu’il ne dit pas si facilement et moi, comme d’habitude, j’allais bien au-delà de ce qui est sentimentalement permis. Très tard, je lui ai dit : « Tu sais, si tu as des difficultés pour dormir tout seul, tu peux dormir avec moi » et il m’a répondu en prononçant doucement mon nom avec trois points de suspension, ce qui veut dire, bêtement, non. Le lendemain matin, j’ai décidé de ne pas bouder parce que c’est ridicule, surtout dans sa propre maison, alors j’ai préparé le petit déjeuner, puis il est descendu et une autre belle journée d’été a commencé. Désormais, il était complètement relaxé, dommage qu’il soit obligé de partir le soir même. Après avoir mangé à midi, je lui au dit : « Tu es kiné et tu masses les gens toute la journée, je ne vais pas te faire l’affront de te demander un massage alors que tu te reposes ce week-end, alors laisse moi te masser ». Il m’a répondu : « Je te préviens, j’aime tellement ça, je vais m’endormir tout de suite ». J’ai répondu : « No problemo ».

Sur le lit en rotin qui passe tout l’été dehors, à côté du noyer, je l’ai massé pendant une heure et demie. Au bout de huit minutes, sure enough, il s’est endormi et je me suis retrouvé seul face à ce corps, en pleine fournaise de l’été. Ce n’était pas vraiment un massage, c’était plutôt un glissement très lent de mes mains. L’idée, c’était de le caresser sans le réveiller et au bout d’un certain moment, c’est devenu un peu une transe calme, immobile. Ses bras, ses jambes, sa nuque, tout était beau. Au bout d’une heure et demie, il s’est réveillé, un peu groggy, j’ai fumé une cigarette, un peu groggy moi aussi, et il m’a dit : « Bon, à ton tour ». Il m’a fait un de ces massages californiens qui sont sa spécialité. Deux heures. Idiot comme je suis, je n’ai pas pu m’empêcher de lui dire, à un moment : « Tu t’arrêtes quand tu veux, hein ? ». Toujours peur d’être trop lourd, quoi. A la fin du massage, c’était aussi la fin de l’après-midi, l’ombre du noyer commençait à envahir une partie de la pelouse. Mon ami Ray est venu nous chercher pour nous amener à la gare. Je me suis souvenu qu’il y avait une bouteille de champagne au frais. Le massage, le soleil, le champagne, j’étais totalement serein. Comme après beaucoup de sexe. Sauf que je n’en avais pas eu. Et je ne dirais pas que c’était aussi bien que du sexe mais, après tous ces mois de solitude, je savais que c’était le meilleur cadeau qu’un séronégatif puisse faire à un séropositif. Personne n’avait été forcé de faire quelque chose qu’il ne voulait pas faire. J’avais été généreux, il avait été généreux. Sur le chemin de la gare, j’avais un sourire aux lèvres. C’était un bon week-end.