Porno La moustache et les gays

Un ami Facebook me relance régulièrement pour que je fasse un texte sur la moustache après celui sur la barbe. Comme il est joli et que j’adore qu’on me propose des idées de textes, le voici. Je vous préviens tout de suite, je ne vais pas passer en revue toutes les parties du corps masculin comme on l’a vu dans la presse gay (après les couilles, voici le tour de l’anus, super) même si je sais qu’il y a beaucoup de choses à dire mais je laisse ça à d’autres. Il doit y avoir des blogs qui parlent de tous ces orifices et de tous ces délires, mais je crois savoir ce dont j’ai besoin, donc merci mais non merci.

Sur la moustache, cet ami me disait qu’il y avait une nouvelle signification de la moustache depuis quelques années et je suis d’accord avec lui. Des gays très connus comme Brian Kenny ont rénové ce symbole clone tout en lui donnant un nouveau twist plus moderne, ce qui fait que cette résurgence des années 70 prend une toute nouvelle tournure. C’est surtout le cas chez les jeunes, les gays plus âgés comme moi étant actuellement tellement obsédés par le raz de marée des barbes qu’on suit le mouvement comme des grosses vaches, joyeux que nous sommes de voir des barbes partout, même si on le regrettera sûrement plus tard. Après tout, ça ne m’a jamais gêné de faire partie du mainstream gay non plus. Le backlash sur la barbe attendra.

Tout d’abord, pour finir sur la barbe (pour le moment), je voudrais m’excuser. Dans mon papier précédent, j’ai commis un oubli gravissime en ne mentionnant pas le travail de Franck Boulanger qui fut le premier, pourtant, à s’emparer du sujet dans la photographie française. Je connais Franck, je l’aime beaucoup, et il ne m’a pas rappelé cet oubli : je l’ai remarqué après coup, donc je m’excuse, je le fais parce que je dois sincèrement le faire.

Les gens se moquent de notre manière, à nous les gays, de détourner les symboles physiques de l’hétérosexualité, qui existaient bien avant que la culture gay moderne ne s’en empare. Dans les rares films des années 60 sur les gays, il n’y a jamais de moustache. Dans les photos de Physique des années 40, 50, 60, les culturistes n’en portaient jamais. Les gays se rasaient à l’époque, comme tout le monde, car la moustache était alors démodée, après son énorme succès du début du XXème siècle, surtout auprès des classes populaires. Dans toutes les photos de la première partie du siècle, on voit ces hommes, souvent des travailleurs, qui portent ces jolies moustaches courtes qui soulignent le visage. Bien sûr, il y avait ça aussi à la fin du XIXème siècle, dans les tableaux des personnalités plus riches.

Pour moi, ce sont les seconds rôles de Gatsby le Magnifique, et tous les films sur les années 20, le cinéma muet, qui montrent l’importance de la moustache pendant les années folles. Plus tard, après la guerre, on dirait (mais je peux me tromper) que la moustache traverse ses années maigres (si on peut dire). En fait, elle devient celle que porte le grand-père. C’est celle que l’on voit dans les photos de famille et le fils des années 40 et 50 n’en porte presque plus car il la considère comme un symbole du passé qu’il a envie d’oublier. La moustache d’après guerre, c’est plutôt le signe du prolo loubard, du boucher, du flic, du militaire, du maffioso, du rocker ou alors du Latin valorisé par l’énorme boom pop de la samba et du Cha cha cha.

Ce sont les années 60 et 70 qui imposent la barbe et la moustache, sous toutes leurs formes (sauf Napoléon III bien sûr) car les cheveux deviennent longs et les mecs se déshabillent. Je ne vais pas revenir ici sur le pourquoi et le comment de la moustache chez les clones des années 70. Tout le monde sait ça, les gays reprennent à leur compte le look du prolo loubard, du boucher, du flic, du militaire, c’est documenté dans tous les films pornos où ces métiers sont source de fantasmes. On est déjà dans le rôle playing. Tout le monde cherche à se masculiniser. Ça passera aussi par une coupe de cheveux plus courte, le cuir, le jean, les Timberland et surtout les Red Wings, le bandana, vous savez tous ça. À l’époque, on remarque un bouquin clairement dirigé vers le public crypto gay en France qui s’appelle « Etre beau » ou on nous apprend, entre autres, à bien tailler une moustache.

J’ai toujours eu une relation ambivalente avec la moustache (ça c’est une phrase). J’admirais les clones, je fais partie de la génération qui est arrivée tout de suite après eux, à la fin des années 70, quand les gays moustachus de 30 ans avaient fait de ce symbole LE signe de reconnaissance dans la rue. Je les enviais parce qu’ils étaient déjà adultes, ils étaient indépendants, ils voyageaient et ils baisaient tout en étant intéressants. Si on en rencontrait un, il nous racontait forcément à un moment ou l’autre comment c’était Sans Francisco, New York ou Mykonos. Les gays avaient adopté ça comme code visuel mais pas uniquement pour son aspect esthétique. C’était comme un signe extérieur animal qui disait : je baise.

J’ai déjà raconté que j’avais rencontré un clone adorable du 6ème arrondissement qui avait fini par me dire, après le sexe, qu’il avait couché avec Bruno, alors un acteur mythique de Falcon et il avait spécifié que Bruno adorait qu’on jouisse sur ses pecs, et l’homme avait tout pour ça, en plus de cette moustache et ces cuisses de grec. Il me disait que Bruno était sympa dans les bars de San Francisco. Moi j’étais heureux de voir qu’un acteur aussi connu avait pour fantasme un truc très simple, très basique. On était vraiment dans l’époque du « Less Is More ».

Bref, je raconte toujours les mêmes histoires. Et puis, comme toujours, c’est allé trop loin. Il y a eu Fred Mercury (berk) et les mecs de Village People, même si j’ai adoré leur premier mini album et je serai toujours à genoux devant Jacques Morali. Mais la moustache, c’est devenu le symbole des clones qui attendaient de mourir pour dire qu’ils étaient gays. Les clones sont morts du sida en premier et la moustache a perdu son symbole de drague pour devenir un symbole de mort.

Les kikis et les skinheads gays qui ont suivi au début des années 80 n’avaient plus de moustache, c’est clair. On a traversé les années du rasoir et de la tondeuse. On se rasait les couilles et les cheveux et le corps dans une envie de s’enlever toutes les choses qu’on aimait auparavant chez les clones. On est devenus cliniques, même dans la manière de faire l’amour. Pourtant, je me rappelle dès 19866 avoir vu les premiers gays nounours arriver à Londres et ailleurs. Et puis il y avait toujours le Coleherne.

Dans les années 90, les gays n’en pouvaient plus de se raser le visage, il fallait que ça explose et tout le monde est tombé dans la phase du goatee. Moi j’avais commencé en 1982 donc j’étais content que les autres s’y mettent. On se moque aujourd’hui des mecs qui ont des goatees, mais il ne faut pas oublier qu’il y a des visages qui sont vraiment faits pour ça. Rien que dans le porno, des acteurs comme Vin Nolan restent fidèles au goatee parce que ça leur va très bien, c’est leur identité.
Le goatee ne pouvait que déboucher sur la barbe, c’est pour ça qu’on a tellement incité les gays à ne plus se raser les joues et le cou. Ca a commencé timidement par le collier (la plus classique de toutes les barbes) pour donner la foison d’aujourd’hui.

Pour en arriver à la moustache qui réapparaît chez les jeunes. Je suppose que les moins de 30 ans se sont demandés ce qu’il leur restait, ce qui n’avait pas été pris par les gays des générations précédentes. Alors ils font allés au fondement, going back to their roots, dans une envie d’indépendance tout en montrant un respect pour une époque où le sida était absent. Ce n’est pas une idée bareback, c’est une envie de connaître pour soi l’essence de l’homosexualité, celle sans le virus, tout en lui apportant un angle arty. Il y a des milliers d’exemples de gays alternatifs qui, depuis toujours, ont choisi la moustache pour appuyer leur différence, de Ron Mael des Sparks, Dieter Meier de Yello, John Waters et ne parlons pas des hétéros des années 70, les Mark Spits, les Magnum, les Burt Reynolds.

Les gays d’aujourd’hui sont surtout intéressés par les moustaches fines ou juste ébauchées, comme quand on ne se rase pas pendant 3 jours et que l’on ne garde ensuite que la moustache naissante. Il y a un côté work in process qui est très érotique car on sait que le visage du mec est comme ça dans l’instant, demain sa moustache aura un peu plus poussé, c’est catch it while you can.
Le grand truc pour moi a été de voir le revival de la moustache dans le cinéma et George Clooney a presque tout fait à lui seul avec O Brother. On revient là au degré le plus classique de la moustache, celle des années 20, de la grande dépression. Et vous savez quoi ? On est… presque un siècle plus tard. Le cycle s’est complètement effectué, il a rebondi plusieurs fois en un siècle et il arrive pile poil (yes je devais le mettre) pour le centenaire. Brad Pitt, Josh Harnett portent de temps en temps la moustache et quand on sait l’impact qu’ont ces acteurs dans la culture des jeunes, c’est alors normal que leurs moustaches émoustillent tant de gays.

Je n’ai pas lu de livre ou de blog sur le sujet mais je peux déjà affirmer que la moustache est le degré supérieur de la pilosité faciale masculine. D’abord, cela ne concerne que la lèvre supérieure et c’est une marque sociale distinctive, c’est connu. Je crois que c’est moins efficace pour bouffer le cul que le goatee, qui est vraiment fait pour ça, ou la barbe, mais il y a une supériorité dans le symbole. C’est d’ailleurs pourquoi les trans l’utilisent comme signe de changement d’identité.

Il ne faut pas oublier que de tous les signes de pilosité faciale, la moustache est la plus emmerdante à entretenir. Comme le reste du visage est rasé, la moustache ne peut pas être débraillée come la barbe, le goatee ou même le collier. Pendant 30 ans j’ai vu Patrick Sarfati avec son petit trait de moustache à la Clark Gable et il était toujours bien fait. Pourtant il doit y avoir des jours où c’est terriblement barbant (ça va, je devais l’écrire aussi, ça c’est fait) parce qu’on n’est pas dans le mood ou qu’on a des problèmes. Cet accent circonflexe au-dessus de la bouche a tellement de formes que Tumblr excelle désormais à nous en montrer les multiples facettes, quand il ne s’agit pas tout simplement de tableaux descriptifs avec les noms, les historiques et tout le bazar.

Mais je pense que l’élément principal qui explique l’attirance la génération des jeunes gays pour la moustache, c’est la place qu’a cette dernière chez les blacks et les latinos. Toute cette génération de moustachus gays est assez proche du streetwear, de la rue, du R&B et du Hip hop. Ils sont moins racistes que les autres gays. Ils ont tous remarqué cet incroyable duvet qui pousse naturellement chez les jeunes blacks, ce truc qui doit sûrement avoir un nom dans la culture noire. C’est une ombre de poils fins qui met en valeur les lèvres, le sourire, c’est très léger. LL Cool J est devenu célèbre avec ça, ensuiteT.I. et maintenant Kid Cuti. Chez eux, la moustache anime toute l’expression faciale. Ils rappent en jouant constamment avec le sex appeal de la bouche et de la langue. Finalement, il y a peu de chanteurs blancs qui font ça (le jeune Mick Jagger et puis qui ?). Les latinos et les arabes ont ça aussi, Les Indous, les Mongols, les Japonais. Donc il y a une bande géorgraphique latérale à travers la planète où les hommes développent naturellement ce duvet avant de devenir adultes.

Ce retour de la moustache est passionnant car il réapparaît en se réappropriant les références historiques homosexuelles, mais il vient aussi des minorités ethniques de notre société de blancs. Des artistes comme Brian Kenny l’ont complètement compris, c’est évident, comme ils ont compris le rapport entre Keith Haring et son amour pour les noirs et les latinos. Cela fait partie de leur travail sur la performance. Et un sex symbole comme Chris Miller l’a aussi compris, même si en ce moment il porte la barbe mais de toute manière, le mec est un caméléon qui peut faire n’importe quoi, il reste beau et sincère.

Moi, j’ai vraiment grandi avec les moustachus de Playgirl et voir des jeunes qui reprennent cette idée, en la twistant un peu, en l’affinant, en la rendant moins beauf et plus art, plus mode, ou plus harcore, c’est une des belles surprises de la culture gay de maintenant. Cela vous donner d’aller vers eux et de leur dire "merci".